Enterrement de première classe

Claude Lévi-Strauss est mort. Les médias lui rendent hommage. Ce qui est bien normal. Cependant, force est de constater que tous ces hommages sont loin d’avoir pour seule ambition d’honorer la mémoire de l’auteur de Tristes Tropiques. Chacun cherche à tirer la couverture Lévi-Strauss à soi. Célébré par certains comme le théoricien d’un nouveau « vivre ensemble », utilisé par les détracteurs de l’identité nationale, récupéré pour sa réticence envers l’Islam par les prophètes de « l’islamisation de la France et de l’Europe », on nous sert Claude Lévi-Strauss à toutes les sauces. Or c’était un homme de sciences, non un polémiste prêt à tout pour donner une visibilité à des lignes idéologiques préétablies.

Ce que font précisément ceux qui prétendent lui rendre hommage.
Ainsi Edwy Plenel, sur Médiapart glose sur des citations de Lévi Strauss aux sujets des dérives du nationalisme. Chacun s’accordera sur ces dérives. Mais le raccourci entre nationalisme et identité nationale est un peu « rapide ». Dans ce cas, Plenel recherche la caution « Lévi-Strauss » pour son propre combat, trop soucieux de placer dans le camp des fascistes, ceux qui auraient le malheur de trouver légitime le débat. Déguisée en hommage une simple gesticulation antisarkozyste de plus.
Pis encore,  plusieurs passages  fameux où Claude Levi Strauss déclare sa méfiance envers l’islam- dont il compare la volonté expansionniste à l’universalisme colonisateur français- sont repris en boucle sur les blogs identitaires, imbibés de la théorie du choc des civilisations. Ces derniers cherchent à démontrer que l’islam est prêt à envahir l’Europe dès demain. L’analyse de Strauss porte cependant plus sur une certaine similitude intellectuelle que sur la crainte dans un futur proche d’une possible invasion.
Quelques articles cependant tentent de faire un inventaire conceptuel de la pensée de l’anthropologue, ce qui permet de faire le tri. C’est le cas notamment du blog Liberté Politique. On y apprend que sa pensée n’est pas compatible avec le marxisme, et à même été combattu durant les années 70, par nombre d’universitaires français désireux de faire de la France une société sans classe. Il  a fait en effet grincer des dents les théoriciens de la plasticité de l’homme tels que les tenants du matérialisme historique. Car sa pensée réintroduit la notion de nature humaine, notamment en ce qui concerne les représentations symboliques ou les formes de la parenté. Ainsi Libération fait sourire, lorsque brandissant Lévi Strauss. comme un étendard du vivre-ensemble, dans son numéro hommage, le journal admet timidement qu’il prônait une certaine imperméabilité des cultures entre elles pour assurer leur pérennité. L’on connait les positions que défend le journal fondé par Sartre en 1967, on imagine que la pilule a du être difficile à avaler ce jour- là…
Par ailleurs souvent l’accent est mis sur le « relativisme culturel » démontré par l’ethnologue ou sur son combat contre l’ethnocentrisme. Or s’il n’est en effet pas de bon augure de croire sa culture supérieure à une autre, le relativisme de Claude Levi Strauss porte plus sur l’affirmation d’une nécessaire reconnaissance de la dignité de toutes les cultures, que sur la volonté de déclarer que « tout se vaut ». Toutes les cultures sont dignes, mais toutes ne se valent pas. D’ailleurs à ce titre la nôtre ne vaut sans doute plus grand-chose.
Claude Lévi-Strauss n’est pas le théoricien de l’antiracisme que l’on cherche à nous vendre. Il ne croyait simplement pas, dans son travail de scientifique, en l’existence de races. Il n’était pas non plus opposé à l’idée d’identité nationale. Il avertissait simplement des dangers du nationalisme. Il n’a jamais été le précurseur de l’écologie. Il estimait cependant que l’humanité devait impérativement prendre soin de son écosystème. Il était opposé au colonialisme. Pas apôtre de la repentance. Il aimait toutes les cultures. Pas nécessairement leurs mélanges.
L’instrumentalisation de la mort de l’anthropologue nous en apprend beaucoup sur notre époque. Les thuriféraires des partis pris idéologiques s’attèlent bien rapidement à la tâche d’associer leur discours à des bribes de la pensée des grands hommes. C’est le cas de notre classe politique et de nos intellectuels médiatiques, incapables de faire la part des choses, de produire l’effort d’un regard lucide sur le monde. Prenons exemple sur ceux qui se sont justement efforcés de ne pas en avoir, des partis pris, ceux qui se sont efforcés de poser un regard rationnel sur le monde. Doit-on le rappeler ? Cela signifie faire appel à la raison.

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