Une lecture de Stefan Zweig : Le Monde d’hier, 1ere Partie

1ere partie. Le monde de la sécurité ; L’école au siècle passé ; Eros matutinus.

« Quel est le but de la culture, sinon d’extraire de la matière brute de l’existence ».

Stefan Zweig, auteur autrichien du 20e siècle, né au 19e, a commencé sa carrière en faisant jouer ses pièces de théâtre dans sa Vienne natale. Dès le début du livre, il déclare, au regard de la classe dont il est issu, et de son éveil précoce aux arts : « le théâtre est un vecteur d’éducation et de bon goût ».  Zweig a très tôt une conscience aiguë de la division en classes sociales de la société : monarchie, aristocratie, bonne société, petite bourgeoisie, prolétariat. Il évoque notamment la mission que s’est donnée la bourgeoisie juive, à Vienne, dans la sauvegarde et la perpétuation de la pratique de l’art et de la culture autrichienne.

« Les neuf dixièmes de ce que le monde célébrait comme la culture viennoise du 19e siècle avaient été favorisés, soutenus, voire parfois crées pour la société juive de Vienne ».

« En se défaisant de leur caractères spécifiques, ils atteignaient à un très haut accomplissement de l’élan millénaire qui les portait vers le spirituel ».

Le Monde d’hier est un éclairage de ce que furent les façons de voir, sentir, penser, du siècle dernier. Mais aussi sur la transition sociologique, historique, entre une époque désormais révolue, et le monde qui a connu par la suite deux guerres mondiales.

« Car le siècle où je suis né et où j’ai grandi n’était pas un temps de passion. C’était un monde ordonné aux stratifications claires et aux transitions tranquilles, un monde sans hâte ».

Son point de vue est très élitiste, dans le sens où il s’agit de celui du fils d’un industriel juif de la bourgeoisie viennoise de la fin du 19e siècle. Une vie spécifique à l’époque d’avant la 1ere guerre mondiale, où le temps ne s’est pas accéléré, où le progrès industriel et technique n’a pas tout fait basculer dans une ère de passion… et de rapidité.

Zweig dépeint la vie de cette bourgeoisie juive, qui se voue corps et âme à l’art et la culture, chose que l’on a pu reprocher à cette communauté par la suite, certainement par envie et jalousie. Il replace l’Autriche dans son contexte historique, et géographique. Il appelle l’Allemagne, sa grande sœur du Nord, « rigide » dans son mode d’être, en comparaison avec l’Autriche « nonchalante », et bonne-vivante.

Stefan Zweig n’envie pas nécessairement ses parents et grands parents, et reconnaît que les tourments d’une vie qui bascule, comme la sienne, avec les conflits mondiaux ont un aspect positif. « Les problèmes qui broient le cœur, mais qui aussi, l’élargissent prodigieusement ». Car les générations qui l’ont précédées s’imaginaient avancer dans le progrès du libéralisme, un progrès immuable, qui amènerait l’amélioration inexorable des conditions de vie de chacun.

« Même dans les nuits les plus noirs, ils ne pouvaient concevoir en rêve, combien l’homme peut devenir redoutable, mais aussi combien il a de force pour affronter les dangers, et surmonter les épreuves ».

« Ainsi, chacun d’entre-nous, même le plus humble de notre génération, en sait aujourd’hui mille fois plus sur les réalités de l’existence que le plus sage de nos aïeux ».

Zweig décrit le système scolaire de son époque : rigide, patriarcal et sans échappatoire. Il raconte comment lui et ses petits camarades réussissaient à s’évader de cette vie scolaire et morne, par la lecture, les arts, et le théâtre.

En outre, la description du fonctionnement de l’école et du rapport maître à élève révèle à quel point une époque peut être différente d’une autre. Chez Zweig, le récit de son expérience scolaire est une critique acerbe de ce qu’il considérait, gamin, comme un carcan, comme un bagne. Les maîtres haut perchés sur leurs estrades, des leçons à apprendre par cœur, sans pouvoir aller au fond des choses, un tout difficile à supporter pour le jeune autrichien.

Par ses anecdotes, et sans avoir l’air d’y toucher, Zweig se révèle en sociologue critique du système scolaire dans lequel il a vécu. Il est de par son éducation, son milieu et grâce à sa curiosité, un témoin privilégié du passage du monde d’hier au monde d’aujourd’hui. Et notamment, par l’intermédiaire de son amour pour l’art, Zweig nous raconte l’arrivée du mouvement impressionniste, qui illustre le chamboulement de la notion de « beau », jusque là codifiée et normée. L’abandon progressif de ce genre de repères de l’âge classique, Zweig en a été le témoin privilégié.

En tant que futur artiste, Stefan Zweig a côtoyé les futurs grands noms de la littérature, comme Rilke. On envie, à la lecture de cet essai, l’auteur d’avoir pu dès son plus jeune âge, se jeter corps et âme dans une passion qui exige un investissement précoce pour récolter plus tard les plus beaux fruits.

De son poste d’observateur privilégié et instruit, Stefan Zweig décrit également avec talent les raisons de la montée de l’antisémitisme et du nazisme. En outre, ses descriptions des mœurs et de la morale de son époque ne sont pas sans saveurs. Zweig nous rappelle que derrière toute convention, toute bienséance, se cache souvent une hypocrisie sociale.   Notamment sur la différenciation accrue entre les sexes, voulue par les conventions bourgeoises de l’époque. La vie des femmes de cette époque a de quoi faire sourire. Et l’on comprend aisément pourquoi le féminisme a émergé.

Le concept de « canalisation souterraines » insiste bien sur ce point. Il signifie l’espace de la société où tout ce qui est refoulé par la morale conventionnelle vient s’agglutiner. On ne peut rien cacher réellement, surtout lorsqu’il s’agit de choses naturelles. Si l’on « ferme la porte au diable, il a vite fait de revenir par la cheminée ».

« […] dans l’ensemble, la prostitution demeurait le fondement de la vie érotique en dehors du mariage, elle représentait en quelque sorte la sombre voûte de la cave au-dessus de laquelle s’élevait le somptueux édifice de la société bourgeoise avec sa façade éblouissante immaculée ».

Zweig conclut en constatant que la jeunesse du 20e siècle jouit d’une liberté sans pareil, au regard de sa propre génération, 60 ans plus tôt. Mais Zweig reconnaît aussi que dans cette nouvelle liberté, certaines choses « précieuses » de l’amour, de la pudeur et de la honte, ce soient perdues pour cette génération. Il le regrette, sans pour autant regretter la liberté nouvelle.

La langue de Zweig est riche, précise, littéraire. Son attachement aux détails qui forment et différencient chaque être, ainsi que sa connaissance fine des groupes sociaux qui composent son époque du « monde d’hier »,  donne une profondeur rare à la lecture. On est pressé de revenir au texte, de continuer notre lecture, pour savoir « ce qu’il va se passer ».

Il est agréable, pour le lecteur, de se confronter grâce à la plume de Zweig, à cette époque, à ce petit univers bourgeois de la Vienne de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Chacun en tirera ses propres leçons, remettra, ou pas,  sa propre époque en cause. C’est toute la magie de la littérature. Faire revivre une époque, des lieux, des sentiments, pour mieux comprendre son temps.

Les trois premières parties de l’essai ont le mérite d’éclairer et de remettre les choses à leur place. Et la lecture, en plus d’être agréable, est instructive.

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