Quand Edgar Allan Poe fait son cinéma au Musée d’Orsay ou le fantastique comme rempart au désenchantement du monde

L’élégant Musée d’Orsay accueillait du 6 au 27 mai, les férus de littérature fantastique et de cinéma dans son auditorium dédié pour l’occasion aux projections de bobines. Le festival Rêver d’Edgar Allan Poe , symbolisé par un chat noir sur fond jaune, se déroulait dans le cadre de l’exposition Debussy la musique et les arts , au Musée de l’Orangerie.

Votre humble serviteur a eu le plaisir d’assister aux projections des 25, 26 et 27 mai. Soit le dernier week-end du festival. Au menu, des adaptations de nouvelles dites « extraordinaires » de Poe.

Le festival proposait une foule de projections, avec une progression chronologique. N’ayant pas pu assister à toutes les projections, je ne parle pas de l’époque. Je me cantonne ici à parler de la réalisation et de l’interprétation.

Histoires extraordinaires (1968) – vendredi 25 mai

Histoires extraordinaires est un « film à sketch » composé de trois partie.

Metzengerstein, réalisé par Roger Vadim, raconte l’histoire d’une comtesse – incarnée par Jane Fonda – amoureuse de son baron de cousin.  Cette femme orgueilleuse va provoquer la mort de son amoureux, de façon accidentelle, en incendiant l’écurie de ce dernier, parce qu’il refuse ses avances. Le défunt baron reviendra sous la forme d’un mystérieux cheval noir. Cheval qui incarne tout le fantastique de cette réalisation, en provoquant le questionnement habituel de ce genre littéraire/cinématographique : le cheval est-il bien réel ? Ou est-il le fruit de l’imagination ?

Rappelons que le propre du fantastique est de laisser le lecteur/spectateur entre deux avis, deux solutions qui s’offrent à lui. D’une part l’explication rationnelle, et d’autre part l’explication irrationnelle. Ainsi, ce mystérieux cheval qui débarque chez la comtesse, après l’incendie de la propriété du baron, peut être comme le suggère la narration, la réincarnation du baron. Mais il existe aussi une explication plus rationnelle : c’est un cheval qui s’est perdu, et il n’est en rien une réincarnation.

Ce raisonnement ne se fait pas de façon consciente dans l’esprit du lecteur ou du spectateur. Mais de fil en aiguille, il s’installe comme un doute, une hésitation, un balancement, on peut pénétrer dans le monde du magique, du noir, de l’irréel, ou bien demeurer dans le monde rationnel. Chacun réagira en fonction de son inclinaison naturelle.

Cet élément est le leitmotiv de toute esthétique fantastique. Il est impossible d’apporter une conclusion définitive à l’histoire. L’hésitation entre l’explication rationnelle et irrationnelle vous poursuit une fois sortie de la salle (ou bien une fois votre livre terminé).

Dans William Wilson , réalisé par Louis Malle, le héros, un officier de l’occupation autrichienne en Italie (incarné par Alain Delon) évoque auprès d’un prêtre ses attitudes de malfrats, ainsi que la présence à ses côtés de son « double » et homonyme, depuis l’enfance. Un doppelgänger, pour employer le terme allemand, qui à chaque fois répare à la dernière minute les crimes de William Wilson.

L’esprit du fantastique et bien là, et on ne pourra jamais savoir définitivement si ce double a bel et bien existé, ou s’il est le fruit de l’imagination orgueilleuse de l’officier. A nouveau, le spectateur, se trouve plongé dans une nappe de brouillard et d’indécision, en plus de la tension propre au récit brillamment mis en scène. Et notamment lors de la scène final. Troublant.

Tobby Dammit ( ou Il ne faut jamais parier sa tête avec le diable) le dernier épisode est signé Frédérico Fellini. Hilarant, percutant rythmé, inquiétant, sombre, déjanté, tous ces qualificatifs s’appliquent à ce petit chef d’œuvre mettant en scène un acteur déchu qui tente de se refaire, invité à jouer dans un Western catholique italien (un western catholique italien n’est certainement pas une chose très catholique ! ).
Tobby Dammit, le héros éponyme, va se retrouver en Italie, au beau milieu d’artistes loufoques, dans une sorte de monde parallèle déjanté du show-business.

A voir, pour le côté caricatural du gratin d’acteurs, danseuses, chanteuses, producteurs, présentateurs tous plus barges les uns que les autres, mais aussi pour la réalisation, qui il faut bien le dire, est absolument géniale. Mais également pour l’interprétation, excellente, de Terence Stamp, dans son rôle d’acteur complètement névrosé et dépendant du système de reconnaissance du cinéma. L’élément incontournable du fantastique est bien là. Sous la forme de la démence de l’acteur et de ses démons, dont on ne sait s’ils sont des hallucinations ou bien des réalités.

Les histoires extraordinaires d’Edgar Poe (1965)

Les deux projections du samedi 26, à 16h, différaient quelque peu de celles vues la veille. Les histoires extraordinaires d’Edgar Poe est un documentaire signé Éric Rohmer, pour les besoins de la télévision scolaire des années 60. La thèse qui y est avancée est qu’il existe un schéma récurrent dans l’œuvre de Poe. Un leitmotiv qui structure les histoires et leur esthétique.

Ce schéma, c’est le mouvement cyclique, le va-et-vient, entre deux ou plusieurs positions. Éric Rohmer s’appuie sur une thèse de Poe lui-même, au sujet de l’univers. L’univers vivrait un cycle infini d’expansion et de contraction, à partir du point de départ que constitue le Big-bang (que Poe appelle l’impulsion divine).

Selon Eric Rohmer, la nouvelle d’Edgar Allan Poe qui illustre le mieux cette structure centrale, est Le puits et le pendule dans laquelle un homme est condamné à être couper en deux par une lourde  hache en forme de pendule qui se balance au-dessus de lui et se rapproche inexorablement. Outre cet instrument de torture animé par un mouvement de balancier, l’homme, dans l’attente de sa mort prochaine, est traversé de pensées contradictoires. Il vit à l’intérieur de son esprit un véritable va-et-vient de pensées négatives d’angoisses et de peurs, et de pensées positives de joies et d’espoirs. C’est ce va-et-vient interne et psychologique qui constitue la torture à proprement parler.

Edgar Allan Poe y exprime bien, selon Rohmer, sa propre vision de l’univers ; cyclique. Remarque de votre humble serviteur : on peut y voir une interprétation poesque de « l’éternel retour » de Nietzsche. Grâce à Rohmer, le fantastique se fait philosophique.

Le système du docteur Goudron et du professeur Plume (1981)

Le système du docteur Goudron et du professeur Plume est la seconde projection du samedi 16 mai. Réalisée par Claude Chabrol en 1981, cette adaptation dure 55 minutes, et l’histoire qui s’y déroule prend place dans un hôpital psychiatrique du XIXe siècle, où parait-il, les fous vivraient en liberté…

« Grotesque et ironie » précise le flyer du festival. Drôle, parfois un peu trop grotesque (c’est mon goût) l’histoire trouve son aspect fantastique dans l’ambivalence quant à la folie et la non-folie, dont la frontière est mince. Comme le montre d’ailleurs la fin de la nouvelle, ou le protagoniste principal s’enfuit avec une folle, dont il est tombé amoureux, et dont on ne sait plus très bien, si elle est si folle que ça.

D’ailleurs, qui est qui dans cet hôpital psychiatrique ? Qui sont les fous, qui sont les gardiens. Et si les fous étaient les spectateurs venus assister à une pareille projection ? Le grand bonheur de ce court-métrage est le banquet dionysiaque final. Fou, tout simplement.

Due occhi diabolici / deux yeux maléfiques (1990)

Dernière séance, dimanche 27 à 19h, qui marque également la fin du festival.

Au programme, deux petits bijoux cinématographiques adaptés de l’univers de Poe, réalisés par deux italiens, George Roméro et Dario Argento. A priori pas des inconnus en matière de cinéma fantastique.

La vérité sur le cas de M. Valdemar est le premier à être projeté. Le maître du film d’horreur de zombie, George Roméro, livre un film où l’art dramatique est maîtrisé d’un bout à l’autre du récit. Deux amants, un docteur jeune et fringuant et l’épouse d’un vieil homme riche et malade, hypnotisent ce dernier pour lui piquer sa fortune. La montée en tension, démarre lorsque le plan des deux protagonistes commence à « capoter »… Lorsqu’ils s’aperçoivent que le défunt vieil homme semble n’être pas si mort que ça. La réalisation est impeccable, et Roméro retranscrit avec brio l’engrenage dans lequel sont pris les deux escrocs.

Une critique de la richesse est présente dans ce court-métrage. La recherche effrénée de l’argent conduit les protagonistes à leur perte. Ils se retrouvent dépossédés d’eux-mêmes, dépassés par les événements et le retour à la vie de Valdemar. L’inspecteur qui vient enquêter sur les lieux du crime – car il y a plusieurs cadavres, certains peuvent toujours se déplacer, d’autres non ! – a le mot suivant : « c’est toujours chez les riches que l’on trouve les trucs dégueulasses ». Propos qu’il réitérera plus tard, lors de la découverte d’un ultime « macabé », près d’une mallette remplie de dollars.

L’argent transforme hélas les individus en Zombies. C’est sans doute le message caché de l’histoire.

Miaou ?

Casterman, 1996, Les Albums Duculot Les Authentiques

Le chat noir, réalisé par Dario Argento (co-réalisateur de Dawn of the dead avec Roméro) va emprunter à Poe un des personnages les plus connus de l’œuvre de l’écrivain : le fameux félin d’ébène. Et chaque meurtre de ce court-métrage fait référence à une nouvelle d’Edgar Allan Poe.

Le personnage central, Rod, est un photographe de presse spécialisé dans la photographie de cadavres. Légèrement dérangé par son travail, la présence d’un chat noir recueillie par sa petite amie violoniste  le rend dingue. Le chat noir passe en effet son temps à fixer Rod. S’en suis la perte des pédales du pauvre photographe, servi par un extravagant enchaînement dans l’humour, l’horreur, le meurtre, la folie. Si ce court-métrage se permet de larges digressions par rapport à la nouvelle de Poe, l’ensemble de la trame narrative et son dénouement lui reste fidèle. A ce titre, la dernière séquence, où les policiers se rendent chez Rod, est tout simplement génialissime et hilarante.

Il faudra, après avoir vu ce festival dédié aux adaptations cinématographiques des œuvres d’Edgar Allan Poe, se replonger dans la lecture des fameuses nouvelles fantastiques.
Un des derniers espaces de la création ou notre entendement est titillé dans ses limites les plus intimes, les plus primales. Peut-être un ultime échappatoire à l’inéluctable désenchantement du monde qui nous entoure.

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