Une lecture de Stefan Zweig : Le Monde d’hier, 2eme partie

Deuxième partie. Universitas vitae. Paris, la ville de l’éternelle jeunesse. Détours sur le chemin qui me ramène à moi. Par delà les frontières de l’Europe. Les rayons et les ombres sur l’Europe.

Universitas Vitae

Zweig décrit le monde universitaire avec lucidité. Les mœurs des corporations d’étudiants lui semblent bien étrangères. Étudiant à Vienne, il s’enferme dans sa chambre pour écrire, ce qui amène à une première publication, celle de son premier recueil de poèmes : Cordes d’Argent.

Notre poète autrichien s’exile ensuite à Berlin, pour étudier la philosophie. Dans cette ville, il découvre sa propre véritable liberté personnelle, et décide de s’adonner à la littérature.

Il découvre avec amusement et agacement les mœurs berlinoises, qu’il considère comme rigides. Il rencontre d’autres futurs poètes dans des cercles, dont Rudolf Steiner. Berlin est une ville où on peut rencontrer des vagabonds, des bohèmes, des étudiants.

C’est donc une nouvelle vie que découvre Zweig à Berlin. On découvre au fil de la lecture que notre poète autrichien ressent des signes de cyclothymie, car il semble avoir quelques difficultés avec le sentiment de sa propre valeur.

Zweig part faire un voyage à Bruxelles, pour faire la connaissance du poète Belge qu’il admire, Émile Verhaeren. Il se retrouve finalement chez le sculpteur Van der Stapen, qui doit faire le buste de Verhaeren. S’en suit une description de Verhaeren, d’une grande qualité.

C’est devant cette aventure berlinoise puis bruxelloise que se développe chez Stefan Zweig, un goût pour la liberté individuelle. Les aspirations à l’indépendance d’esprit, la foi en l’individu, ne le quitteront plus. Zweig conserve cependant une haute idée de ce qu’est la moralité humaine. Son amour de la liberté n’en fait nullement un anarchiste. Sa liberté se conçoit plus comme une vie où l’on choisi ses propres objectifs, et où l’on se donne les moyens de les atteindre.

En choisissant dés lors de devenir traducteur de Verhaeren, Zweig fait là le choix selon ses propres mots d’une « tâche morale », et « désintéressé » dans un « esprit de sacrifice ».

Zweig raconte qu’une fois son diplôme de fin d’études obtenu, il peut enfin se jeter libre dans la vraie vie. Il l’obtient en buchant jours et nuits, quatre mois avant la date de son examen.

A travers son témoignage, l’auteur apparaît assoiffé de liberté, cherchant à vivre au fil des rencontres, au fil des évènements, empruntant la voie spirituelle que se sont donnés les juifs, comme il en témoigne au tout début du livre. Cette recherche dans la spiritualité passe par la pratique assidu de l’art et de la littérature. Il cherche à atteindre un très haut niveau – la perfection – et à être publié dans des revues prestigieuses.

De bout en bout de son témoignage, la volonté de Zweig de vouloir atteindre la liberté individuelle passe par la recherche de la reconnaissance d’un milieu très élitiste. Il raconte comment il a rencontré Théodore Herzl, le père du sionisme, auteur, en 1899, de l’État des juifs.

Paris , la ville de l’éternelle jeunesse

Zweig se retrouve dans la capitale française, qu’il aime. Il raconte avec sincérité et nostalgie sa douceur de vivre. Il en admire le cosmopolitisme naturel.

« Qui se souciait à Paris de ces épouvantails qui ne devinrent menaçants que plus tard, la race, la classe, et l’origine ? »

Paris, comme un lieu de facilité, d’opportunités et de flâneries. La grande connaissance historique, littéraire et artistique de Zweig fait découvrir Paris avec une vraie richesse et une rare profondeur.

« Et pourtant, ce n’est jamais par les livres, ni même par de diligentes flâneries qu’on reconnaît un peuple, une ville, dans ce qu’ils ont de plus intime et de plus secret, mais toujours par ses représentants les plus excellents ».

Zweig veut côtoyer des poètes, des artistes. On apprend avec lui que seul est artiste et poète celui qui vit pour et par son art, dans les profondeurs de la ville, et pas nécessairement dans les cercles littéraires conventionnels.

« Avec Verhaeren, au contraire, j’allais voir les peintres, les poètes qui, au milieu de cette ville jouisseuse et pleine de tempérament, vivaient chacun dans son silence créateur comme dans une île solitaire consacrée au travail […] »

L’auteur raconte comment il a découvert, heureux, la vie des humbles poètes, littérateurs, de simples employés vivant modestement et dont la seule préoccupation était la sécurité et la constitution d’une œuvre et d’une renommée élaborée patiemment, loin des mondanités, en plein cœur d’une ville « affairée ».

« tous ces jeunes poètes français vivaient, comme le peuple tout entier, pour la seule joie de vivre, dans sa forme la plus sublime, il est vrai : pour la joie de créer une œuvre d’art. »

Ce qui ne signifie pas que ces auteurs faisaient les choses « au hasard » ou de façon « farfelus ». Les personnalités que fréquente Stefan Zweig ont toutes reçus l’éducation culturelle nécessaire au développement véritable d’un art.

Stefan Zweig a beaucoup fréquenté le poète Rilke, à Paris. Il craint que les poètes lyriques se consacrant uniquement à leur art ne disparaissent, dans une « époque de turbulence ».

« L’un était en Allemagne, l’autre en France, un autre en Italie, tous cependant dans la même patrie, car ils ne vivaient que dans la poésie, et tandis qu’ils évitaient ainsi dans un sévère renoncement tout ce qui est éphémère, en créant des œuvres d’art, ils transformaient leur propre vie en œuvre d’art ».

En établissant cette description de ceux qu’il considère comme des poètes, Zweig explique bien qu’ils avaient tout abandonné dans le monde, sauf leur passion d’écrire.

« des âmes totalement consacrées à l’art lyrique seront-elles encore possibles à notre époque, dans nos nouvelles conditions d’existence qui arrachent les hommes à tout recueillement et les jettent hors d’eux-mêmes dans une fureur meurtrière, comme un incendie de forêt chasse les animaux de leurs plus profondes retraites ? »

Rilke est quant à lui d’une nature réservée, est vit comme un vagabond-voyageur que l’on rencontre toujours par hasard. Zweig le décrit comme un être simple, svelte, élégant et fuyant toute vulgarité.

« Jamais Rilke ne se dessaisissait de rien qui ne fût absolument achevé ».

Le livre est très agréable à lire, car Stefan Zweig a l’art, toujours l’air de ne pas y toucher, de ponctuer ses descriptions et ses réflexions par des petites anecdotes qui viennent donner du souffle et du suspens, de l’accélération et des pauses, du rythme au récit.

Ainsi, loin de se lasser, le lecteur ne peut plus lâcher le « Monde d’hier ». La force de l’écriture est de réussir à montrer aux lecteurs chaque sentiment, chaque réaction, de lui, ou de n’importe quelle personne qu’il côtoie, ce qui a pour conséquence de rendre extrêmement vivants et profonds ceux que nous côtoyons grâce à l’écrivain.

Ainsi, lorsque Stefan Zweig se fait voler sa valise, à Paris, et découvre le lendemain dans la presse une exagération singulière des faits, il ne manque pas de décrire avec talent l’esprit romanesque des Français, en même temps qu’il découvre les liens incestueux entre le journalisme et le pouvoir.

« Il me tendit un journal et j’y lus une prodigieuse relation des évènements de la veille, à ceci près que je reconnaissais à peine les circonstances véritables dans cette compromission romanesque »

Stefan Zweig pardonnera le voleur.

« La morale petite-bourgeoise offensée non seulement de la maison, mais de toute la rue et même de l’arrondissement se dressait contre moi, parce que j’avais  »aidé » le voleur. Et finalement il ne me resta plus qu’à m’en aller avec la valise que j’avais sauvée, et à quitter le confortable hôtel aussi ignominieusement que si j’avais été moi-même le criminel ».

Stefan Zweig débarque ensuite à Londres. Il y éprouve des difficultés à s’intégrer. Il a du temps et le passe dans les bibliothèques. Il découvre William Blake.

« J’apercevais ici pour la première une de ces natures magiques qui, sans voir clairement leur chemin, sont portées par leurs visions, comme par les ailes d’un ange, à travers tous les espaces vierges de l’imaginaire ; pendant des jours et des semaines, je m’appliquai à pénétrer plus profondément dans le labyrinthe de cette âme naïve et pourtant démoniaque, et de rendre en allemand quelques uns de ses poèmes ».

La capacité à sentir les différents types de sensibilités chez les artistes. C’est faire preuve d’une grande sensibilité de l’auteur, et donne la chance de pouvoir élargir son propre spectre de compréhension. On voit aussi l’utilité d’une langue riche, subtile et pleine de nuance, et il faut pour la porter à un tel niveau, de grands écrivains.

L’obsession et la passion de Stefan Zweig et de rencontrer de grands auteurs, et de grands artistes. Cet intuition est en soi un talent, et Zweig a la gentillesse de nous faire partager les fruits de ce talent.

Détours sur le chemin qui me ramène à moi

La personnalité de Zweig se révèle au fur et à mesure. C’est un sentimental, qui n’a pas énormément confiance en lui, et qui a une perception assez variable, tantôt positive, tantôt négative, de sa propre estime et de sa propre valeur.

Il a du mal (quoiqu’on aimerait tous avoir autant de  »mal » que lui…) à se lancer une bonne fois pour toute dans la publication. Il n’arrive pas tout de suite à considérer son travail comme ayant une grande valeur.

« A l’occasion de tout ce que j’entreprenais, je me persuadais moi-même que ce n’était pas vraiment ce que je voulais, ce qui me convenait – il en allait de même de mes travaux, que je ne considérais que comme des essais tentés sur la réalité[…] ». P. 194

« Je me considérais toujours comme un jeune homme, un novice, un débutant qui a encore un temps infini devant lui, et j’hésitais à me lier en quelque façon que ce fût a rien de définitif. » P. 194

On peut y déceler une certaine peur de la réussite et/ou de l’échec. Le côté sentimental ressort chez Zweig lorsqu’il raconte ses découvertes de vieux manuscrits d’auteurs qu’il affectionne.

« et voir pour la première fois le manuscrit primitif, dans son premier état terrestre, un poème que j’ai aimé, pendant des décennies, existe en moi un sentiment de religieuse vénération ; c’est à peine si j’ose le toucher ». P. 196

Par delà les frontières de l’Europe

Zweig à la page 224, donne une première définition d’Hitler.

« Un sauvage agitateur buté dans un germanisme compris au sens le plus étroit et le plus brutal du terme ».

« Il considère au regard de la relation qu’entretenait Karl Haushofer et Hitler, que « ce sont ces théories, davantage que les plus enragés conseillés de Hitler, qui ont poussé, à son insu ou non, la politique agressive du nazisme au-delà du domaine national étroit dans celui de l’universel. » P. 225.

Il s’en va ensuite en Amérique.

« Je crois vraiment avoir été un des très rares écrivains qui firent la traversée, non pas pour aller gagner de l’argent ou exploiter l’Amérique en journaliste, mais seulement pour confronter avec la réalité une représentation assez incertaine du nouveau continent ». P. 225

La force de Zweig c’est la richesse de sa langue, et la puissance de description des sentiments et des faits humains qu’elle dégage. On ressort vraiment grandi d’une telle lecture. Il fût un observateur génial et un diffuseur excellent.

Découvrant la solitude à N.Y. Il décide de se faire embaucher comme s’il était vraiment un émigrant. Il trouve facilement du travail, et découvre alors les possibilités de l’idéal de liberté des premiers américains. Il découvre un de ses livres dans une librairie de Philadelphie. Il a vu le canal de Pananma en pleine construction.

« Combien étaient tombés pour cette œuvre que l’Europe avait commencée et que l’Amérique devait terminer ! Et c’était seulement maintenant, après trente ans de catastrophes et de déceptions, qu’elle prenait forme et consistance. Encore quelques mots pour les derniers travaux aux écluses, puis une pression du doigt sur l’interrupteur, et les deux mers, après des millénaires, allaient pour toujours mêler leurs eaux ; mais j’ai été un des derniers de ce temps à les voir séparées avec la pleine lucide conscience du moment historique que je vivais. C’était une bonne façon de prendre congé de l’Amérique que de jeter ce regard sur la plus grande réalisation de son génie créateur ».

Les rayons et les ombres sur l’Europe

Zweig décrit avec enthousiasme les années européennes d’avant la première guerre mondiale. Il se réjouit, à l’époque de ce qu’il considère comme l’essor d’un sentiment national européen.

L’essor et la confiance, une fois acquis laisse la place à une volonté de puissance des États, sans cesse plus importants, et qui va se révéler, par la suite délétère.

Il découvre alors celui qu’il considère comme le penseur des « forces de conciliation » : Romain Rolland, qu’il découvre dans sa maison parisienne près de Montparnasse.

« ne vivant en quelque sorte que par ses yeux de liseur, il possédait la littérature, la philosophie, l’histoire, les problèmes de tous les pays et de tous les temps. » P. 242

« Il avait humainement joui de l’intimité des grand hommes de son temps, il avait « été l’élève de Renan, l’hôte de la maison de Wagner, l’ami de Jaurès […] » P. 243

« Ici je sentais la supériorité morale et humaine, une liberté intérieure sans orgueil, une liberté qui allait de soi pour une âme forte ». P. 243

Zweig, comme Rolland, commence à sentir, petit à petit, la montée des sentiments de haines, au plus profond du peuple Français. Romain Rolland a d’ailleurs ces mots :

« Nous sommes entrés dans une époque de grands sentiments de masse, d’hystéries collectives, dont on ne peut encore absolument pas prévoir la puissance en cas de guerre ».

Stefan Zweig a alors 32 ans.

« Alors, le 28 juin 1914, retentit à Sarajevo ce coup de feu qui, en une seconde, fit voler en mille éclats, comme un vase de terre creux, ce monde de la sécurité et de la raison créatrice dans lequel nous avions été élevés, dans lequel nous avions grandi, et où nous nous sentions chez nous ».

Sur ces mots s’achève la 1ere moitié du « Monde d’hier ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s