« Panthère » de Brecht Evens : chronique bande-dessinée, par Les P’tites notes 

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Une chronique invitée du blog littéraire Les P’tites notes, basé à Marseille, pour clôturer ce mois d’octobre 2015. Où il est question de l’animal félin, de vulnérabilité et de virtuosité. « Panthère » de Brecht Evens, est publié en 2014 chez Actes Sud BD.

On referme Panthère de Brecht Evens un peu secoué par ce qu’on vient de lire. Car la dernière BD du génial Néerlandais est d’un style très différent de sa précédente, Les Amateurs, que j’avais tant aimée. Ici, il est question de la vulnérabilité d’une petite fille, Christine, et de l’abus dont elle est victime. Le récit tout entier baigne dans une atmosphère pesante et inquiétante.

Brecht Evens a conçu sa BD comme un conte moderne où l’on peut voir dans la panthère séductrice une sorte de double du loup du Petit Chaperon rouge. L’histoire est racontée du point de vue de la fillette, mais ce qu’on pourrait prendre pour un univers onirique propre à l’enfance (tendant plutôt vers le cauchemar que vers la rêve, cependant) se révèlera plus proche de la réalité qu’on ne l’avait imaginé. Ainsi, à la différence d’un conte pour enfant, Panthère dépasse la simple métaphore, certains dessins sont d’ailleurs assez explicites et dérangeants.

Une BD qui suscite un certain malaise, donc. Mais dont le caractère très abouti – autant du point de vue de l’illustration que du procédé narratif – inspire forcément l’admiration. Notamment un des tableaux finals où l’on déchiffre soudain l’histoire à la lumière d’une foule de petits détails. (Un peu comme dans cette scène de Usual Suspect, si vous vous souvenez, mais dans un genre complètement différent, vous l’aurez compris.) En résumé, c’est effrayant, mais virtuose…

Les P’tites notes

 

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Invasion (Nouvelle d’Audrey Masella)

Les rêves peuvent être des sources directes d’inspiration narrative. La nouvelle qui suit en est l’illustration. Et comme le disait James Salter, « Tout ce qui n’est pas écrit disparaît »…

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Une foule de gens se baignait dans des vagues surprenantes. Entassée, colorée, cette foule presque inhumaine se déplaçait par petits tas bariolés au sein d’une eau bleu-azur. Au loin, un soleil réchauffant, brillait d’une lumière éclatante qui aveuglait l’horizon. Mais que sont ces traits circulaires d’un blanc étincelant qui se fondaient parmi les rayons de l’astre jaune central du ciel ? Ces traits qui se déplaçaient – non, qui se rapprochaient – si rapidement vers le bord de la plage que l’on ne pouvait penser qu’ils soient sans danger. Ces traits, ou plutôt ces cercles d’une extrême finesse, et aplatis se déformaient et s’éclipsaient en une fraction de seconde et réapparaissaient toujours plus près, plus immenses, plus étincelants.

Là, la foule se mit à paniquer, ainsi que la mer, emmenant ce lot de chair humaine au sein de ses vagues de plus en plus agitées. Et c’est à ce moment que les  » choses  » qui se trouvaient à l’intérieur de ces vaisseaux-cercles en sortirent. Elles étaient comme dans les représentations communes de science-fiction : des êtres longilignes munis d’une tête disproportionnée. Cependant, ces êtres n’étaient pas d’une couleur verte criarde, mais de la même couleur que leurs vaisseaux-lignes, d’un blanc transparent, quasi incolore.

La foule en panique s’agitait de toute part sur la plage, s’enfonçant au sein des terres, ou bien à l’intérieur de bateaux amarrés dans le minuscule port de pêche à l’abandon. Lorsque les  » transparents  » – appelons les comme cela – attrapaient une personne, celle-ci se figeait instantanément, comme si les visiteurs se fondaient en elle, ne faisant plus qu’un avec elle. Il devenait donc impossible de distinguer l’être humain de l’être longiligne menaçant. Que faisaient-ils de tous ces êtres humains ? Personne ne le savait et surtout ne voulait le savoir et c’est pourquoi toute cette foule immense essayait de s’extraire tant bien que mal de l’emprise de ces envahisseurs. Il fallait donc lutter contre les  » hommes  » transparents mais aussi contre les vagues, comme s’ils avaient réussi à mettre dans ce rapt humain immense et acharné, la tendre mer de leur côté.

Une femme et un homme parmi cette foule se firent capturer sans être figés, et furent donc amenés par ces entités filiformes et unicolores à l’intérieur des terres, dans une mystérieuse jungle humide et touffue qui n’avait pas lieu d’être une heure plus tôt. Ce binôme captif comprit à cet instant, que leurs kidnappeurs étaient en position de force, car ils avaient la faculté de transformer l’environnement qui les entourait, changeant les anciennes terres sèches, remplies de pinèdes et d’herbes folles en une jungle abondante et menaçante.

Au loin, apparut une ruine délabrée. Était-elle là avant ? Peu importe, car cette ruine digne d’un ancien temple maya se mouvait, grandissait et se transformait à chaque pas de ses visiteurs. Des escaliers se créèrent, des ponts se levèrent, et les visiteurs pénétrèrent dans l’abîme de ce monde nouveau.

Masella Audrey

audreymasella@hotmail.f

Ebook : « … Rues se coupant à angle droit… » de Sara Vidal

… Rues ses coupant à angle droit… est le dernier livre de l’écrivaine marseillaise Sara Vidal, enseignante retraitée, mais aussi intervenante dans le milieu associatif et culturel.
Comme son titre l’indique, c’est de rues, au pluriel, dont nous parle Sara Vidal, de rues marseillaises pour être précis, et plus exactement du quadrilatère que forment quatre rues se coupant à angle de droit, Rue Villeneuve, Lafayette, Jemmapes/Canonge et Gambetta, et de ce qu’il renferme comme existences, comme vies, comme trames souterraines inattendues et qui ne se dévoilent pas au premier coup d’œil.
Ce quadrilatère, avatar minuscule du quartier, abrite des personnages très variés, dont la narratrice, qui se souvient non sans nostalgie de ses 19 ans, mais aussi une tenancière de maison close qui aura pour surnom Canonge (comme une des rues), d’une foule de sans-papiers, ou encore d’un maître d’école coranique aux visages multiples.
« Ce polar urbain et poétique, classique dans sa forme et son style, dépeint avec brio ces vies anonymes, grâce à des sauts temporels dans l’histoire du quartier et celle des personnages.
… Rue se coupant à angle droit… mêle les thèmes de l’identité, de la sociologie des classes populaires, et une certaine critique du consumérisme et de la grande distribution qui imposent leurs standards aliénés et aliénants aux habitants – eux-mêmes aliénés aux identités trop rigides des institutions publiques –, à travers les cartes d’identité et autres extraits d’état civil.
Avec la perte des papiers d’identité de la narratrice justement, démarre une intrigue dont le dénouement surprendra le lecteur, dans la plus grande tradition des récits à suspense.
… Rues se coupant à angle droit… nous montre que derrières les apparences de bienséance et les devantures, se cachent mille vérités et mille masques pour ses habitants, dont la complexité réelle est bien moins carrée et rectiligne que n’ont voulu nous le faire croire les architectes de nos villes.
G.A.

Dominique Forma : back to Hollywood

Hollywood Zero

 

Qui n’a jamais rêvé d’intégrer le cercle prestigieux mais impitoyable du cinéma Hollywoodien, d’être pris au cœur de ses intrigues, ses succès, ses complots et ses trahisons ? Dominique Forma, auteur, réalisateur et connaisseur de la Cité des anges nous offre par l’intermédiaire de son dernier livre, l’occasion de toucher du bout de doigts notre part du rêve hollywoodien…à moins qu’il ne s’agisse d’un cauchemar.

C’est le cas dans Hollywood zéro. Dominique, un voyou parisien forcé de fuir Paris pour échapper à ses créanciers, participe à Los Angeles à une arnaque, en se faisant passer pour un réalisateur en quête d’investisseurs, et donc, d’argent.

L’écriture de Dominique Forma est sobre, précise, se passe de grandes descriptions inutiles pour se concentrer sur le récit et la psychologie – à la manière d’un William Bayer – de ses personnages, qu’il fait toujours avancer sur un fil ténu, et bien sûr, tranchant. De telle manière que l’on ne sait jamais si les protagonistes seront encore en vie à la page suivante. Ce qui a pour conséquence que l’on ne peut s’arrêter de les tourner jusqu’à avoir fini le livre.

C’est la face sombre d’Hollywood, de Los Angeles, qui se déploie à travers la trame de ce polar à l’ambiance électrique. Entre arrivistes, arnaqueur, superficialité sans limite, rouages crypto-mafieux de la production de films et désillusion des personnages les plus sincères, les destins se font et se défont, et l’auteur sait de quoi il parle. Dominique Forma est le réalisateur du film La Loi des armes (2001) avec Jeff Bridges, film abouti et distribué en vidéo, mais qui n’a jamais connu les salles obscures pour des raisons qui le sont tout autant.

Après avoir attaqué la scène littéraire avec Skeud (2008) et intégré récemment le catalogue de Rivages/Noir (Voyoucratie – 2012), Dominique Forma poursuit son lancé de (bons) polars dans la mare avec ce court mais pertinent Hollywood Zero, où le regard acéré sur la société contemporaine côtoie la rédemption, et finalement, l’espoir.

G.A.

Coup de coeur poche : Les gens heureux lisent et boivent du café, de Agnès Martin-Lugand

Diane, jeune trentenaire, tente de se reconstruire suite à la mort brutale de son mari et de sa fille.Un livre qui nous plonge dans une vie ordinaire, semée d’embûches et dont on en ressort rempli d’optimisme, malgré une fin qui nous laisse sur une attente.

Par Audrey Masella

J’ai dévoré ce livre d’une seule traite, grâce sans doute à la brièveté des phrases agrémentées de courts dialogues s’enchainant sur des actions. Ce qui nous fait ressentir profondément toutes les émotions et le désarroi du personnage principal, Diane. Après la perte de deux êtres chers, elle adopte une thérapie : s’exiler en Irlande, pays de la verdure, des moutons, de la bière et de la solitude ( mais pour combien de temps ? ).

Il lui faudra alors quelques claques, pour s’apercevoir que la vie continue sans l’attendre, et qu’il suffit de se relever pour pouvoir s’accrocher à elle, et reprendre goût aux choses simples et délicieuses de celle-ci.

C’est l’histoire d’une femme anéantie qui se console dans ses infinies bouffées de cigarettes saupoudrées d’une bonne dose de caféine et pourquoi pas d’une imposante pinte à l’irlandaise, avant de réaliser qu’un autre destin est possible auprès de nouvelles personnes.

Les gens heureux lisent et boivent du café est un roman qui se destine à entrer dans la catégorie : “ roman à l’eau de rose “, enveloppant une histoire d’amour qui s’accentue jusqu’à la fin.

Le début du roman tenterait de nous faire croire qu’il y aura comme ligne conductrice le thème de la reconstruction personnelle, de l’envie de combattre la pire peine qui puisse exister, un appel au goût à la vie, mais l’auteure a préféré privilégier une histoire d’amour naissante entre une veuve et un “ méchant “ voisin irlandais. Un thème alors très répétitif où les actions semblent se confondre entre les insaisissables cigarettes allumées et les “ je t’aime moi non plus “.

Tout de même , un roman à lire pendant ces vacances au bord de la mer, afin de plonger directement dans le décor de celui-ci où l’on s’imagine bercé par le bruit des vagues irlandaises et par l’histoire de cœur.

Les Demoiselles, d’Alex Porker : Hyper-Enfance 2.0

Les Demoiselles-Couverture

Anticipation. A partir d’un fait-divers à vous glacer le sang dans les veines, Alex Porker imagine le complot d’une bande d’hyperenfants fanatiques cherchant à prendre le pouvoir sur les adultes. Le choc littéraire français le plus méconnu du moment s’appelle Les Demoiselles. Découverte, suivi d’un entretien avec l’auteur.

Les Demoiselles, est le nouveau roman d’un progressiste ultra-cultivé répondant au nom d’Alex Porker, et ayant décidé de prendre la plume pour mettre en lumière un phénomène majeur mais encore occulté par la littérature contemporaine : le phénomène de « l’hyper-enfance ». Dans Les Demoiselles, l’imagination pousse dans ses extrêmes limites les potentielles conséquences de l’hyper maturité grandissante des enfants dans notre société toujours plus matérialiste.

Pour faire connaître son texte explosif, Alex Porker n’hésite d’ailleurs pas à le faire publier dans une maison d’édition néo-réac (Alexipharmaque), tellement le secteur de l’édition traditionnelle est sclérosé et bouché par les cercles germano-pratins à tendance Angot, Foenkinos, Musso et cie, où la littérature ne prend pas (plus?) de risque. Difficile en effet de nos jours, de trouver sa place,  et il faut dès lors saisir les occasions d’exister sur le papier (Les Demoiselles étant à l’origine un ebook) et dans ce domaine, avouons le, Alexipharmaque fait du bon boulot. Reste désormais à séduire la critique et le grand public. Pour l’instant, nulle trace donc, dans les classement « Tite-Live » et autres meilleurs ventes Fnac, de ce roman, le second de l’auteur mais aussi son troisième livre.

Les Demoiselles dépoussière pourtant admirablement le genre de l’anticipation dans un style brillant de classicisme, et d’un point de vue narratif, peut être comparé à ce qu’a pu écrire Maurice G. Dantec (La sirène-rouge, Les racines du mal ) au début de sa carrière. Nous sommes ici en présence d’un néo-Ballard, tendance Sauvagerie, avec un zeste de références idéologiques et politiques en plus. Mais c’est normal, nous sommes en France. Le coup de poing que le lecteur reçoit est semblable à celui qu’a pu porter Bret Easton Ellis en son temps avec Moins que Zéro, ce portrait glaçant de l’Amérique superficielle.

Dans la lignée de Fabien Henrion (Teenage Lobotomy) qui s’était lui attaqué au sujet des adolescents et des psychotropes, Les Demoiselles frappe de plein fouet les errements de la modernité avec le thème des hypers-enfants. Ces enfants qui ne prennent plus la peine d’être innocents, et qui non-contents d’exister de façon autonome par rapport aux adultes, organisent une révolution qui les porterait au pouvoir. Il faut dire que ces derniers ne montrant plus l’exemple de la morale, la faille est devenue béante dans notre monde pour prendre leur place. Les hypers-enfants, devenus ultra-matures grâce aux informations, aux jeux-vidéos, à l’argent et à leur liberté de se réunir en micro-société, deviennent tout à coup légitimes pour renverser les adultes et les dominer comme de vulgaires esclaves.

Nul doute, de par sa qualité stylistique, narrative, et du potentiel de ses personnages – notamment Cyl, une fillette de 9 ans pouvant être comparée à Staline ou Hitler – que Les Demoiselles mériterait une adaptation cinématographique. Qui saura, dans nos contrées, transformer le choc littéraire en un déferlement visuel d’esthétique et d’action ? Si la notoriété que le livre mérite se développe, nul doute qu’un réalisateur s’emparera sans tarder du phénomène. Ne vous faites pas doubler : à vos scénarios.

G.A.

Lisez l’entretien D’Alex Porker pour LLG : cliquez ici.

Alex Porker, l’entretien.

Alex Porker_(photo)1- LLG : Bonjour Alex Porker. Vous vous présentez (notamment sur votre page Facebook) comme un écrivain d’anticipation. Pouvez-vous nous en dire plus, et vous présenter aux lecteurs de ce blog en quelques lignes ? Quelles sont vos influences littéraires, vos auteurs préférés, les titres qui vous ont marqué… ?

Alex Porker : Bonjour Guillaume. Si on considère l’influence littéraire au sens strict, c’est-à-dire comme une source d’écrit à laquelle on voudrait tendre à ressembler, je n’en ai plus vraiment car avec le travail et l’expérience de l’écriture, on se détache fatalement de ces modèles indépassables pour tenter de tracer sa propre voie. Seule peut-être l’œuvre de J.G Ballard continue encore d’exercer sur moi une influence technique. Bien évidemment, ma rencontre avec certains auteurs m’a réellement bouleversé suivant les périodes de ma vie, et ils sont bien trop nombreux pour en faire ici une liste exhaustive. Je pourrais néanmoins citer Poe, Baudelaire, Lautréamont, Maupassant, Wilde, Salinger, Céline, Miller, Fitzgerald, Fante, Borges… J’en oublie. Rien de bien original comme vous pouvez le constater. Un de mes premiers grands chocs littéraires a sans aucun doute était Le Château de Franz Kafka. J’avais alors 19 ans et ce fut un véritable événement. En lisant ce livre vertigineux, j’ai pu constater à quel point la littérature pouvait être puissante jusqu’au malaise. J’étais complètement perdu. Je ne comprenais plus rien. J’en avais mal au bide. J’étais inexorablement prisonnier de ce livre infernal. Un de mes autres grands souvenirs de lecture, plus plaisant celui-là, ce fut Arthur Conan Doyle avec sa fresque historique La Compagnie Blanche et aussi ses sympathiques Aventures Du Brigadier Gérard. J’avais environ 13 ans et je le lisais au collège durant l’étude. J’étais physiquement absorbé par le merveilleux talent de conteur de l’auteur. Je vivais littéralement l’histoire. Là aussi, j’ai pu me rendre compte de la capacité magicienne de transport que peut effectuer un livre. C’était une leçon toute simple – mais terriblement compliquée à mettre en pratique – que j’ai gardé depuis en mémoire : L’art d’écrire c’est aussi l’art de raconter une histoire. Que le lecteur soit en terrain connu pour le plaisir de la lecture est une des données que j’essaye de perpétuer dans l’approche formelle de mes textes. Rien à voir avec le propos, le contenu transgressif, bien sûr. Puis, William Burroughs a déboulé dans ma vie et là, tout le bordel à culs explosa en grumeaux pour reprendre une expression de La Machine Molle. C’était vers mes 21 ans. Je prenais beaucoup de drogues. Burroughs tombait donc à pic. J’ai découvert que ça, c’était aussi possible. Le Festin Nu a été l’équivalent punk d’un cataclysme dans mon paysage littéraire. D’autres grandes expériences de lecture ont émaillé le cours de ma vie mais je tenais également à citer le cas de Sylvie de Gérard de Nerval qui m’est particulièrement cher. Authentique expérience métaphysique de lecture, ce texte splendide à la profondeur abyssale, que je considère comme l’un des plus beaux fleurons de la production romantique française, est un pur prodige de simplicité qui, je le sais, m’accompagnera durant toute mon existence. Pour terminer, Sur La Route de Jack Kerouac est une expérience étrange. Je l’ai relu récemment et il m’a paru d’une tristesse insondable, crépusculaire. Rien à voir avec ce sentiment solaire d’extatique liberté que j’avais ressenti lors de ma première lecture quand j’avais 20 ans. J’en ai donc sombrement conclu que c’était un chef-d’œuvre. Parce qu’il n’y a que les chef-d’œuvres qui possèdent plusieurs portes d’entrées à leur monde.

2- Avez-vous décidé d’écrire de l’anticipation, et si oui pour quelles raisons ? Ou bien ce genre s’est-il naturellement imposé à vous  ?

Je ne suis pas un lecteur hardcore de science-fiction ni de fantastique contemporain. C’est lamentable, mais je suis complètement largué. Mes goûts sont malheureusement tout à fait classiques dans ce domaine. Pour les besoins de mon travail, il m’est tout de même arrivé de devoir hanter des conventions spécialisées mais je m’y suis vite ennuyé comme un rat mort. Toute cette quincaillerie néogothique, de cyberpunk le plus souvent fumeux, et je ne parle même pas de l’heroic fantasy, tout cela me semble assez rasoir. Bref, à mon grand désespoir, je ne m’y sens pas à ma place. Attention, je ne dénigre pas les gens qui sont fans ni ceux qui en écrivent, bien au contraire, ce que je veux dire c’est que je n’ai pas voulu me spécialiser. Bon bien sûr, j’ai fait mes classes, j’ai lu quelques ouvrages de références. Certains m’ont enthousiasmé, d’autres, beaucoup moins. En fait tout cela est fort étrange parce que la SF et le fantastique, comme du reste une majeure partie des préados de sexe masculin, est ma première passion au niveau littéraire. Mais je crois tout simplement que, dans ce domaine, c’est le cinéma de genre qui m’a influencé de manière décisive. C’est idiot, mais le problème c’est qu’une bonne partie des grands classiques de la littérature Fantastique/SF, eh bien je les ai vu avant de les lire. Et entre nous, soyons honnête, lire Blade Runner après avoir vu le film de Ridley Scott, si vous me permettez l’expression, ça fait un peu mal au cul. Et cela n’a rien à voir avec la qualité, d’ailleurs discutable, du bouquin de Philip K.Dick. Mais il y a le cas George Romero. J’avais lu quelque part que pour la Nuit Des Morts-Vivants, il s’était inspiré de Je Suis Une Légende de Richard Matheson. Ses explications sur, notamment, cette idée de remplacement d’un monde par un autre, me paraissaient tout à fait passionnantes. J’ai donc lu le bouquin et je l’ai trouvé génial ! C’est un cas tout à fait original de processus créatif car Romero aurait très bien pu se satisfaire de faire une adaptation cheap du bouquin comme il en avait été déjà fait à deux reprises par le passé. Mais non, il s’en ait inspiré. Il l’a actualisé, lui a rajouté des préoccupations liées au contexte sociopolitique de l’époque. Je me suis dit que c’était une piste à exploiter après avoir lu Lolita de Nabokov. Mais où allais-je placer la caméra ? Il me manquait encore l’angle d’attaque, le point de vue. Deux éléments cardinaux ont fini d’achever mon projet. Je suis un admirateur du travail de David Cronenberg et Crash a été une révélation. Je me suis dit : Merde, quel est le foutu dingue qui a bien pu écrire ce truc ahurissant ? Avec Ballard, je tenais enfin la monture sur quoi j’allais pouvoir fixer mon projet d’écriture, le setting. A savoir : l’anticipation. Un futur proche. Prospectif. Visionnaire. A la fois poétique et réfrigérant. A cela s’est ajouté ma lecture de L’Orange Mécanique de Burgess, roman aussi pénible que dément dont on ne mesure pas encore le degré de subversion puisque tous les personnages, dont la tranche d’âge varie entre huit et douze ans, tapent sur tout ce qui bouge et baisent comme des castors.

3-  On reconnait en vous lisant des influences telles que Maurice Dantec (notamment au niveau de l’intrigue), J.G.Ballard, Michel Houellebecq, H.P.Lovecraft, ou bien Philip K.Dick dans vos romans… Ces auteurs ont tous en commun d’être des paranoïaques. Paranoïa qui influence leur vision du monde, et qui engendre chez eux une forme de créativité littéraire. Êtes-vous un auteur que l’on peut classer dans cette catégorie ? Ou bien est-ce plus le style en lui-même qui vous intéresse chez ces auteurs, et dans votre propre écriture ?

Paranoïaque ? Je le suis raisonnablement. A temps partiel. Rien d’extraordinaire dans mon cas personnel. Vous savez, la paranoïa est un métier à plein temps, très invasif, totalitaire. Je crois que, comme l’assène Burroughs dans Junky, devenir héroïnomane, c’est avant tout une décision, On se réveille un matin, on se regarde dans la glace, et on se rend compte que l’on est devenu un junky, être un paranoïaque, en principe, c’est la même chose : Une décision cohérente, mais prise par défaut. Un repli. Soit parce qu’on n’a rien de plus important à faire, comme dans le cas de la toxicomanie, soit parce que le monde tel qu’il est devenu ne convient pas et qu’on le transforme en un monde dystopique, c’est-à-dire tel qu’il ne devrait pas devenir. Pour ce qui est de Dick, qui, dans ses dernières années, tendait plus au mysticisme pathologique, grosso merdo, c’est malheureusement toujours la même vieille histoire. L’histoire d’un type mal dans sa peau, dépressif, accro aux amphétamines, qui écoute Olivia Newton-John en pleurnichant sur la femme idéale qui le sauvera du naufrage, qui souhaite devenir un grand écrivain classique mais qui ne rencontre aucune considération et qui se met à écrire de la SF par dépit, genre dans lequel il rencontre enfin un succès inespéré. Parti du fond du trou, Dick se voit propulser au fond du ciel. De là, il décide de passer le genre au grand laminoir de ses échecs et obsessions. Nous voilà bien en présence d’une pure création artificielle de mondes contre le monde. C’est une décision cohérente, mais prise par défaut. Toujours est-il que pour moi, un de ses plus grands livres est aussi le plus nervalien de tous, il s’agit de La Fille Aux Cheveux Noirs. Lovecraft est autrement plus fascinant puisqu’en l’occurrence, l’ennemi paranoïaque, l’ennemi qu’il faut combattre et abattre, n’est autre que lui-même, tel qu’il est devenu. La Couleur Tombée Du Ciel, La Maison De La Sorcière et Cauchemar Á Insmouth, notamment, sont des sommets du genre. Mais tandis que l’on peut rapprocher la paranoïa de Dick aux peurs éprouvées envers les techniques totalitaires de contrôle cybernétiques et du grand projet fantasmatique de ce que certains nomment le Nouvel Ordre Mondial, la spécificité de la paranoïa de Lovecraft réside dans le fait qu’elle est ontologiquement tournée contre le monde adulte. Car Lovecraft resta toute sa vie un enfant. L’écrivain a subi deux grandes crises dans sa vie, crises pétrifiantes qui ont définitivement brisé net sa croissance vers l’âge adulte. La première se situe vers ses 18 ans, le passage par la puberté et la perte irréversible de la vision merveilleuse de l’enfance l’ont littéralement disloqué. En proie à un profond effondrement nerveux, perruqué à la mode du 18e siècle, il passe près d’un an à errer en robe de chambre dans sa maison de la Nouvelle-Angleterre, hanté par les souvenirs de son enfance perdue. La seconde se produit quelques années plus tard, quand après une émouvante et pathétique tentative pour rejoindre le monde des adultes : une femme, la vie de couple, un métier, une vie sociale… Il quitte la monstrueuse New York en pleine attaque de panique pour revenir se réfugier dans la maison de son enfance. Et c’est finalement là, reclus à Providence, qu’il écrira ses plus grands textes. Bizarrement, ce n’est pas un écrit de Lovecraft lui-même qui, selon moi, caractérise le mieux l’emmurement redoutable et la peur paranoïaque de cet écrivain. C’est une courte nouvelle de Franck Belknap Long qui a pour nom Les Chiens De Tindalos. L’histoire d’un homme se croyant pourchassé par d’hideuses créatures multidimensionnelles et qui se cloître finalement à l’intérieur de sa chambre. Dans son délire, il finira par plâtrer tous les coins et les angles de la pièce car il est persuadé que les créatures les utilisent comme portes d’entrées pour ce monde. Dans Les Demoiselles, notamment par le biais du projet autodestructeur de claustration de Cyl, j’ai effectivement voulu me rapprocher de cette paranoïa envers le monde adulte.

4 – « Les Demoiselles » est-il une sorte de « suite » officieuse à la nouvelle « Sauvagerie » de J.G. Ballard ?

J’avais quasiment bouclé Les Demoiselles quand j’ai découvert l’existence de ce court roman. Il est évident que l’on peut établir plusieurs parallèles entre ce texte incontournable, qui demeure une référence dans le genre, et le mien. De mémoire, Sauvagerie raconte l’histoire d’une paisible banlieue pavillonnaire anglaise ultrasécurisée, théâtre d’une terrible tragédie dont la cause et les motivations restent à ce jour inconnues : Les enfants de plusieurs familles massacrent sans raison leurs parents et disparaissent sans laisser de traces. On peut bien sûr extrapoler une parenté indirecte entre ces enfants et ceux que je mets en scène dans Les Demoiselles. Sauf qu’ici, le propos de Ballard est lié à un sujet que l’on retrouve dans toute son œuvre, à savoir un environnement global sécuritaire, hyperorganisé, lisse et réglé, qui produit en lui-même une sorte de déviance dégénérative, une forme cancéreuse de rébellion de la part de certains de ses habitants, on peut penser notamment à I.G.H. Dans Sauvagerie, les enfants, comme retournant dans un hypothétique état naturel sauvage, se rebellent bel et bien contre le monde aseptisé que leur proposent les adultes, mais je crois supposer que c’est plus par ennui que par idéologie, comme c’est le cas dans Les Demoiselles.

5- Avec « Makeup Artist » et « Les Demoiselles » on passe de la nouvelle (Fermons les yeux, faisons un vœux) au roman. Pourquoi ce changement de genre ? Quelles sont les avantages respectifs de chacun d’entre-eux selon vous ?

Quand, vers 2004/2005, j’ai écrit les sept nouvelles retenues pour mon premier livre : Fermons Les Yeux, faisons un vœu (Editions Hermaphrodite, 2008), je me cherchais encore. Sans le nommer, j’avais bien saisi le sujet sur lequel je voulais travailler (l’hyperenfance), mais mon approche restait encore vraiment trop éclatée, pour ne pas dire dilettante. Il manquait une sérieuse cohérence à l’ensemble. D’ailleurs, quand il m’arrive maintenant de relire ce recueil, je ne peux malgré tout m’empêcher de le trouver un brin raté, un peu trop brut de décoffrage. Cette pénible impression de bâclage ne regarde que moi me direz-vous, et vous aurez parfaitement raison. Je dirais simplement que cet exercice m’a permis de brainstormiser mon sujet, j’en avais besoin pour en élaborer quelque chose de plus charpenté, de plus sophistiqué, afin de pouvoir enfin l’intégrer à un univers à part entière. Métaphoriquement, on peut dire que je considère plutôt ces nouvelles comme des petites comètes aux trajectoires aléatoires, alors que mes deux romans suivants s’inscrivent quant à eux dans un système. A l’avenir, après mon prochain roman qui abordera une dernière fois le thème de l’hyperenfance, je tiens tout de même à revenir au format des nouvelles. La raison en est simple, il y a tellement de nouveaux sujets que je veux explorer qu’il me semble pour l’instant plus commode de les investiguer sous forme de textes courts. Et puis qui sait ? A ce moment, peut-être qu’un de ces textes se déploiera de telle manière qu’il en deviendra roman… Il n’y a pas vraiment de règles à ce niveau-là.

6- Y-a-t-il, dans « Les Demoiselles » et Makeup artiste, un propos politique « réactionnaire » ou bien au contraire « progressiste » ? Ou bien une telle catégorisation vous semble-t-elle hors de propos dans le cas de votre œuvre romanesque ?

Makeup Artist (Editions Alexipharmaque, 2010) n’a pas du tout le même profil que Les Demoiselles. Makeup Artist est une curiosité hybride, entre le roman noir fantastique et l’anticipation. Il se déroule au cœur du 21e siècle dans les milieux décadents du cinéma, à Hollywood précisément, et où j’intègre sans le nommer le phénomène des hyperenfants sans expliciter ni argumenter leur présence. Je ne les positionne pas au niveau strictement sociétal. Ils sont là, un point c’est tout. C’est une évidence sociologique. Makeup Artist est avant tout un hommage rétrofuturiste aux films hollywoodiens sur la fabrique hollywoodienne. Tel Une Étoile Est Née, Boulevard Du Crépuscule ou bien Bombshell. De plus, le personnage principal est un adulte, ce qui n’est pas vraiment le cas pour Les Demoiselles. Sinon, en ce qui concerne Les Demoiselles, c’est une toute autre histoire. Son format se rapprocherait déjà plus du téléfilm ou même du docufiction. Et pour répondre à votre question qui, je le présume, concerne davantage Les Demoiselles, vous savez, on est tous plus ou moins le réactionnaire ou le progressiste de quelqu’un. Mon job consiste principalement à décrire le monde tel qu’il est et d’en déduire, par la mécanique de mon imaginaire, ce qu’il deviendra. Les Demoiselles s’inscrit pour une bonne part dans le registre de la dystopie, et, comme je tente de l’expliquer dans ma postface, je ne fais que pousser à l’extrême les curseurs sociologiques en ce qui concerne une évolution possible de l’enfance contemporaine et, selon ma logique fictionnelle, de son émancipation progressive envers le monde des adultes. C’est une spéculation. Je suis politiquement ancré à gauche, mais cela ne m’empêche en aucune manière de me montrer vigilant face aux dérives de la société marchande, et de mettre en garde contre ses éventuelles déviances ou malformations. Mon propos ne vise donc sûrement pas à récuser en bloc les inéluctables évolutions et transformations sociétales, mais bien de dépeindre une société proche de la nôtre, où le processus d’adultification de l’enfant, actuellement déjà bien entamé par les stratégies marketing, se trouve enfin être culturellement achevé et opérationnel.

7- Une question à propos de la thématique du « jeunisme » et de « l’hyper-enfance », dans Makeup Artist et notamment dans « Les Demoiselles » : il ne semble pas que ces « hyper-enfants » soient à vos yeux pires, ou plus condamnables, que la société adulte en place. Finalement, de quel côté êtes-vous, et de quel côté envisagez vous une rédemption possible de la société humaine ?

Je crois bien que le noeud du problème est là : Que produit une société adulte qui s’infantilise tous azimuts ? Les tendances actuelles régressives sont pléthores. En vrac : La recherche du plaisir et du profit immédiat, le court-termisme, l’instant présent hypertrophié, le bannissement de l’ennui, du temps mort, au profit d’une hyperactivité et d’une hyperconnectivité agressive et souvent vide de sens, le culte du ludique, du zapping et de l’obsolescence des objets, le coaching généralisé, sans parler de la haute finance comme un jeu vidéo déresponsabilisant, des parents perdus face à l’éducation de leurs enfants (quand ils ne sont pas éduqués par eux !) et, au niveau des productions culturelles, le règne du remake, la nostalgie des objets, des sons et des images de jadis… Si on raisonne dans l’absolu, eh bien cette société produit des enfants hypermatures et des adultes-enfants immatures. C’est un glissement transgénérationnel logique, un basculement inévitable. En réalité, mes hyperenfants ne sont que l’image des tendances contemporaines de la société des adultes. Mais est-ce forcément pour cela un avenir sombre ? Un lieu de cauchemar ? Tout le paradoxe est là et je laisse au lecteur le soin d’en juger. En effet, quel adulte, à l’heure actuelle, souhaiterait que les enfants s’émancipent de la sphère de leur autorité pour finalement avoir accès aux mêmes choses qu’eux : Le pouvoir décisionnaire, l’argent, les droits civiques, le sexe, les perversions… Je ne pense pas qu’il y ait grand monde qui lève la main. Mais en même temps, on peut voir à quel point l’enfance et son corps sont sollicités, élevés à maturité, érotisés, érigés comme modèle utopique, quasi totalitaire, dans notre société. Qui nous dit que la prochaine grande révolution culturelle ne sera pas générationnelle, à l’image de la création américaine de l’adolescence dans les années 1950, et du marché colossal que cela a engendré ? Sinon, plus généralement, et pour ce qui est d’une éventuelle rédemption, je crois néanmoins que la grande perdante de ce siècle sera la philosophie. L’acceptation de soi et de l’autre, la réflexion sur le temps, la vieillesse, la mort, l’histoire, les technologies… Tout cela est battu en brèche par un environnement global technique qui nous arrange plus qu’il ne nous construit et nous fait raisonner. La philosophie doit impérativement se réapproprier le monde avant que le monde ne s’approprie et neutralise de manière définitive la philosophie.

8- Il y a dans les « Demoiselles », et notamment le personnage de « Cyl », une réincarnation du totalitarisme. Doit-on voir à travers ce personnage une critique directe du nazisme et/ou du stalinisme ? Doit-on craindre que même « l’hyper-enfance » puisse aboutir à une forme de dictature ? De plus, le consumérisme, dont semblent être victimes les « héroïnes » des « Demoiselles » mais aussi le principal personnage masculin de façon plus indirecte, est-il selon vous une forme de totalitarisme et de dictature ?

Ce sont des mots lourds de sens. Tout d’abord, comme vous l’aurez remarqué, il y a plusieurs types d’hyperenfants dans Les Demoiselles. En fait, l’état même d’hyperenfance globalisée n’y est pas encore totalement achevé, comme il le sera dans le prochain roman qui est en cours d’écriture. Dans Les Demoiselles, il est en marche. Car ce processus s’effectue par palier. Il y a tout d’abord les hyperenfants de base, tel que, toujours par le biais de ma logique fictionnelle, j’envisage ce que les enfants, boostés par une hypothétique mutation psychophysiologique liée à l’évolution naturelle des mœurs de la société, deviendront tous dans un avenir proche : Des adolescents de 16 ans miniaturisés. Niki et Blondine, par exemple, jeunesses dorées issues de l’hyperclasse adulte ultrafavorisée, ne sont que l’émergence du phénomène. Ils peuvent circuler et vivre de manière totalement indépendante à compter de l’âge de 8 ans, et l’hyperprécocité dont ils font preuve leur permet une très grande liberté de mouvement ainsi qu’une complète autonomie financière. Superficiels, apolitisés, sexués, ultraconsuméristes, ils participent à une sorte d’élite, de jet-set en parallèle des autres enfants encore normaux comme la malheureuse petite Julie Darrieux. Ils bénéficient à eux seuls d’un statut spécial et précurseur, celui d’une microsociété d’individus fers de lance de la grande fracture générationnelle à venir. Mais ceux-là sont, a priori, pour l’instant inoffensifs. Plus problématiques sont les hyperenfants politisés que je mets en scène à Amsterdam. Conscients de leur nouvelle position, ils exigent et revendiquent de nouveaux droits dans la société. C’est la branche révolutionnaire libertaire. Outre l’émancipation de quelques groupes d’individus issus des milieux aisés, ils prônent et réclament quant à eux une révolution égalitariste totale, une révolution sexuelle de masse. Que l’enfant bénéficie légalement du même statut et des mêmes droits que l’adulte. En somme, qu’il soit son égal à tous les niveaux. Enfin, il y a Cyl. L’hyperenfant le plus redoutable de tous. Pourquoi ? Simplement parce que, malgré les apparences, Cyl est bel et bien toujours un enfant. Un enfant dans le corps d’un hyperenfant. C’est un être transgenre, un être monstrueux. Créature torturée, mélancolique, nostalgique de ce qu’elle n’est plus et de ce qu’elle n’a jamais vraiment été. Et sa terrifiante solitude suicidaire ne peut qu’engendrer amertume et ressentiment à l’encontre d’une société dont la volonté n’est autre que l’éradication du monde de l’enfance et de son remplacement par celui de l’hyperenfance. Pour elle, un seul contre-projet n’est alors possible, le négatif du projet égalitariste du groupe d’Amsterdam en fait, un délirant projet dictatorial et totalitaire : L’éradication pure et simple des adultes au profit d’un monde pour les enfants, et exclusivement composé d’enfants.

9-Et pour finir, pouvez-vous nous dire un petit mot sur votre prochain livre ?

En ce qui concerne mon prochain et dernier roman sur l’hyperenfance – qui, sans être une suite réelle, sera le prolongement des deux précédents, les trois livres formeront donc un cycle – le postulat sera le suivant : Les revendications révolutionnaires égalitaristes du groupe d’Amsterdam ont été légalement accepté par la société. L’émancipation est totale. Les hyperenfants ont gagné. Le grand basculement progressiste transgénérationnel (enfants hypermatures / adultes-enfants immatures) est en cours d’achèvement, ce qui provoque dans les rangs de certains hyperenfants eux-mêmes une dangereuse tentation mélancolique : La nostalgie d’une enfance non vécue et quasi mythifiée. Ces individus isolés et amers envers les hyperenfants (comme pouvait l’être Cyl en son temps mais, elle, envers les adultes), se regroupent et tentent ainsi d’organiser ce que l’on peut appeler une révolution conservatrice. Le grand retour vers une race pseudo-authentique d’enfants. Que se passe-t-il alors quand un enfant veut redevenir un enfant ? Si Dick traitait les paradoxes, distorsions et boucles spatio-temporels, je traite de mon côté les paradoxes, distorsions et boucles transgénérationnels.

Propos recueillis par Guillaume Atgé

Argument du livre sur le site de l’éditeur.

Teenage Lobotomy de Fabien Henrion : une très bonne surprise

ImageUne très bonne surprise que ce Teenage Lobotomy, dévoré en à peine deux jours par votre serviteur.

Déjà tout à été dit sur le web à propos de ce roman aux airs de littérature américaine, sur fond de prise de psychotropes, de déviances adolescentes tournant autour de l’histoire du narrateur, Alan Jones, un photographe en proie avec ses démons. Je n’en rajouterai pas donc, si ce n’est en résumant brièvement le pitch du livre ;  Notre héros assiste à un fait divers sordide, un adolescent tue ses parents en les électrocutant dans la baignoire de leur chambre d’hôtel, s’ensuit une enquête trépidante et de belles rencontres dans l’univers des grandes firmes pharmaceutiques.

Jetez-vous sans hésiter sur ce très bon roman, pour une belle lecture en perspective.

Fabien Henrion

Coup de coeur début janvier : Punis moi avec des baisers, William Bayer

Certains romans donnent une signification au terme « suspense ». Punis-moi avec des baisers est de ceux-là.

Il y a des livres dont on traîne la lecture pendant des semaines, voire des mois (voire toute sa vie !) et des livres que l’on ne peut plus lâcher une fois qu’on les a commencés, que l’on termine d’une traite, happé par l’intrigue et les personnages…

C’est sans doute cette sensation que recherche tout lecteur de romans, et, en particulier de romans noirs. Punis moi avec des baisers est un livre qui possède ce potentiel.

Deux sœurs que tout oppose vont passer l’été sur une île. Suzie, la dévergondée, sera assassinée cet été là. Trois ans plus tard, Penny devenu éditrice à New-York retrouvera le journal intime de Suzie.

Des sœurs à la dérive, chacune à sa manière, un père richissime directeur d’une multinationale cotée en bourse, une mère alcoolique, un ancien acteur porno… Ces personnages porteront avec brio l’intrigue qui consiste à découvrir le secret terrible de l’assassinat de Suzie.

William Bayer, maître américain du polar psychologique.

Un roman qui contient également des surprises, des personnages annexes savoureux. Et, sans doute le plus important, un art de la phrase parfaitement maîtrisé par William Bayer.

On est dans du grand roman ici. Complexe, psychologiquement brillant, savamment provocateur, et sociologiquement pertinent.

Ce livre est également une critique poussée de la mentalité des classes aisées américaines, dont la fortune ne sauve pas l’âme. Bien au contraire.

G.A.

La couverture originale en France

Bosque : 1275 âmes

ImageA lire initialement sur le site de la librairie L’atinoir

Édité chez L’atinoir, Bosque est le deuxième volet d’une histoire se déroulant dans ce village isolé d’Argentine.

Extrait de la présentation de l’éditeur :   » Quatre malfrats ont voulu dévaliser la banque de Bosque. L’équipée a mal tourné et tous ont été
massacrés par les habitants. Muto, un homme solitaire, vient de découvrir que l’un d’eux était l’amant de sa femme. Il veut connaître cette petite ville perdue dans la province de Buenos Aires. »

Écrit par Antonio Dal-Masetto, et faisant suite aux Noces du fou (Seuil), Bosque révèle à son lecteur une intrigue sans faille, portée par une narration millimétrée, se situant entre enquête policière et sociologie. Tout en constituant une critique à peine voilé du pouvoir et des apparences.

On prend véritablement du plaisir à découvrir au fil de la lecture, les liens, les us et coutumes qui régissent la vie du village de Bosque. On découvrira qui commande, qui est un exécutant, qui trompe qui, qui ne se doute de rien et qui manigance un plan pour rouler tout le monde. A Bosque, on navigue entre un notable et un fou, entre une employée docile et l’ambitieux local. Un inquiétant Landerneau en somme, où le nouveau venu est amené malgré lui – ou bien volontairement ? – à perturber l’équilibre de ce petit milieu.

Antonio Dal-Masetto, auteur argentin de roman noir.

Muto, le personnage principal, se découvre un lien avec un ancien braqueur raté de la banque de Bosque, et se décide donc à venir fouiner dans cette petite ville. Pourquoi fait-il cela ? Il ne le sait pas très bien lui-même. A moins qu’il se dissimule ses propres ambitions et cherche à tromper son monde, lecteur compris.

Rien ne semble fixé à l’avance dans ce roman, et chaque phrase, chaque paragraphe ouvre un peu plus l’intrigue sur un versant qui surprend à chaque fois le lecteur. Le personnage vit, évolue, rien n’est prévisible, les personnages semblent livrés à eux-mêmes, autonomes et vivant, en proie avec leurs forces et leur faiblesses.

Lire Bosque, c’est entrer dans la psychologie collective d’un univers social dont on ne connaît rien, et dont on découvre peu à peu, tous les mécanismes… à ses risques et périls.

G.A.

Les Noces du Fou (Seuil), premier volet de l’histoire de Bosque.

Harraga : de sang froid

ImageHarraga est un livre captivant de réalisme et de vérité, sur la corruption au Maroc et en Espagne.

L’intrigue y est servie par un récit nerveux qui ne dessert jamais le fond pour la forme et Harraga happe le lecteur dès ses premières pages pour ne plus jamais le lâcher, même – et surtout – une fois le livre terminé. A travers ce récit on découvre que le trafic de drogue et d’êtres-humains constitue un « anti-lien » puissant, entre la péninsule ibérique et la pointe nord de l’Afrique, entre l’Espagne et le Maroc, où la misère pousse chaque année des centaines de marocains à traverser illégalement le détroit de Gibraltar.

Antonio Lozano, né à Tanger, s’attache à livrer le récit d’un jeune-homme, Khaled, qui vit d’abord une difficile ascension hiérarchique dans le milieu mafieux, suivi d’une terrible déroute, qui ébranlera définitivement son être, sa famille, son corps et son âme.

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Antonio Lozano

Harraga est un plaidoyer pour la justice sociale, une dénonciation implacable et sans faille de l’hypocrisie qui se nourrit de l’image de la respectabilité. Il démontre aussi que l’argent facile et la vie qui va avec n’apportent en rien la sérénité de l’esprit mais le tourment. C’est un parti pris radical enfin, contre les faux-semblants de notre monde où le vrai changement, le vrai progrès, ne viennent jamais mais se trouvent comme mort-nés, repoussés, par l’agissement cupide des hommes. Au regard de l’actualité récente marocaine, on ne peut que saluer la pertinence du regard d’Antonio Lozano.

Harraga (re)démontre qu’une fiction est bien souvent plus riche en vérités que les discours officiels qui invitent les populations à dormir sur leurs deux oreilles. De ce côté-ci de la méditerranée, comme de l’autre.

G.A.

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Bone, de George Chesbro : mon coup de coeur

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Le titre énigmatique correspond à un prénom et un objet.

« Bone » est un roman brillant, une descente vers les bas-fonds, les égouts, les souterrains, le milieu des sans-abri de New-York. Entre SDF, la pitié n’existe pas, mais l’amitié est parfois possible.

Roman haletant et mystérieux, qui nous accroche dès le prologue, où surgit l’horreur d’un meurtre.

Puis apparaît « Bone », SDF revenu mystérieusement à la conscience à la suite d’évènements qui auraient du lui coûter la vie, et se réveil avec un os de fémur humain en sa possession.

Accusé d’être l’auteur des sordides décapitations de sans-abri qui agitent les rues, « Bone » devra prouver à la police de New-York son innocence (ou cacher sa culpabilité ?), en explorant les coins les moins fréquentables de la mégalopole yankee.

Un seul moyen pour cela, découvrir qui il est, guérir de son amnésie, et affronter les traumatismes qui l’ont conduit à se retrouver dans la rue.

Il lui faudra pour cela descendre jusqu’en enfer…

« Bone » est un roman prenant, haletant, à la narration millimétrée par George Chesbro.

Un roman sur la mort, l’exclusion, sur l’identité, mais aussi sur l’amour.

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George Chesbro.

Naissance : 4 juin 1940, Washington.

Mort : 2008

Formation : Science de l’éducation

Création célèbre : Mongo le magnifique

Romans célèbres : Bone, Crying Freeman

Bone. 1989 (États-Unis).

Publication française : 1993, Rivages/Noir

Traduction : Jean Esch

Bernard Werber : L Arbre des possibles et autres histoires

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Un jour vous lirez ce livre, ou bien vous le donnerez à lire à vos enfants… si ce n’est déjà fait. Ce qui enchante dans ce recueil de nouvelles, c’est le coté poético-volontariste de l’auteur, qui n’a d’égal que la fluidité de l’écriture, pour ne pas dire sa simplicité. Chaque nouvelle contient une petite – ou grande – morale, avec à chaque fois pour idée de livrer un peu de fraîcheur au lecteur. C’est réussi.

More on L’arbre des possibles here : http://www.bernardwerber.com/intro_fr.html

Image by Azak : http://azak.deviantart.com/art/l-arbre-des-possibles-4032264

Également sur : http://atge.tumblr.com/post/57242790039/bernard-werber-l-arbre-des-possibles-et-autres

Métaphysique Houellebecq

« Houellebecq,

écrivain romantique », éditions Leo Scheer

97827561025mm66

4565278-la-rentree-litteraire-houellebecq-et-moiD’un très haut niveau de connaissances littéraires et philosophiques. Bien qu’un

peu pompeux parfois, intellectualiste même, et du coup un peu inaccessible au profane.

4069352-houellebecq-est-mal-luJe ne m’attendais pas à cela. Mais c’est extrêmement intéressant. On voit toute la portée métaphysique des romans de Houellebecq…

1er roman, petit bijou : Sophie Divry, La Cote 400

La_Cote_400_grand_formatLa Cote 400, 1er roman de Sophie Divry, journaliste au journal La Décroissance et chroniqueuse au Monde Diplomatique est une petite friandise d’un peu moins d’une centaine de pages, s’ouvrant en un seul grand chapitre  sur l’esprit d’une sympathique mais néanmoins névrosée bibliothécaire de Province.

Le livre est un long mais bien fichu monologue, dont la teneur est portée par la culture certaine de l’auteure. Les réflexions sur l’accès à la culture, la démocratisation de la lecture, les valeurs de la République sont bien moins anecdotiques qu’il n’y paraît.

« Être bibliothécaire n’a rien de valorisant je vous le dis, c’est proche de la condition d’ouvrier ».

Un interlocuteur passif est pris à parti tout au long du livre, il s’agit d’un égaré qui a passé la nuit dans la bibliothèque. L’effet est garanti, car il s’agit bien évidemment du lecteur. Ce qui est une des raisons qui rendent ce petit livre impossible à ne pas dévorer.

« Bon je l’avoue, quand j’ai commencé mes études, je ne pensais pas devenir bibliothécaire. Je voulais être professeur, mais j’ai raté le concours. Maintenant je suis là, ouvrière spécialisée, rangeuse de livres, petite main, bip-bip… « 

On y apprend les secrets de la classification des livres en bibliothèque, ou encore l’histoire de la fameuse Library Bureau Company…

« Quand je vois à la rentrée, tous ces livres niaiseux qui envahissent les librairies alors qu’ils ne sont, quelques mois plus tard, plus bon qu’à se vendre au kilo. « 

A lire vite !

La_Cote_400

Playdoyer pour la liberté

9782707142160Libres enfants de Summerhill, ou l’histoire vraie d’une école anglaise dont le principe pédagogique est le droit de l’enfant à grandir dans la liberté (totale).

Libres enfants de Summerhill est ma dernière lecture marquante en date. Mélange de récit sociologique, d’étude psychanalytique de l’enfance et véritable témoignage de l’expérience que représente Summerhill… Cet ouvrage d’Alexander S. Neill retrace le fonctionnement et le déroulement de la vie en collectivité des nombreux enfants « scolarisés » a Summerhill entre 1921 et les années 70.

A Sumerhill les enfants choisissent les cours auxquels ils assistent et sont totalement libres de ne pas s’y rendre. Ils vivent comme ils le désirent, se vêtissent comme ils le souhaitent, et sont libres de passer leur temps à l’atelier ou à l’extérieur plutôt qu’à étudier. Certains passent même des années à flâner à Summerhill. C’est simple. Ils y vivent en totale liberté.

Démocratie participative

A Summerhill, toutes les règles sont votées par une assemblée hebdomadaire, regroupant tous les enfants et le personnel de l’école ainsi que le « directeur » Alexander S. Neill. Chaque voix à la même valeur. Ce sont les enfants qui décident du fonctionnement de leur école et de ses sanctions.

De l’amende pour vol à l’assignation à résidence dans son lit lorsque tous ses petits camarades sont au cinéma, chaque règle de fonctionnement est votée par l’assemblée.

La pédagogie de Neill a souvent été critiquée comme étant anarchiste et anti-système. Lui s’en défend, et s’amuse à déconstruire toutes les obligations que les adultes font peser sur les enfants à travers leurs perspectives obsédées par la réussite matérielle. Obligations reflétant selon Neill le « haut degré de hiérarchisation de la société bureaucratique moderne »

Ainsi, Neill postule le droit de l’enfant humain de grandir sans aucune contrainte imposée par les parents, trop soucieux d’intégrer leurs progéniture dans des catégories bien définies.

Neill fait le pari qu’un enfant qui jouit d’une liberté absolue et a qui l’on offre la possibilité de satisfaire son égoïsme infantile deviendra un adulte bien plus heureux et prêt à affronter la vie telle qu’elle se présente.

Le texte est agréable à lire. L’on piochera à sa guise parmi les différents chapitres traitant de « l’anxiété parentale » de « la masturbation » en passant par la « comparaison du système de Summerhill avec le système traditionnel ».

Alexander S. Neill raconte avec nonchalance et non sans un humour qui lui est propre ce qu’il se trame à Summerhill. Des enfants qui lui chipent ses outils, à ceux qui l’empêchent de travailler car ils jouent au foot sous son bureau… ou encore des clous plantés dans son piano par de petits espiègles. Petits espiègles dont certains deviendront ingénieurs ou médecins.

On aurait probablement tous aimé être des « Libres enfants de Summerhill ». Ce livre essai-témoignage nous permet de nous rattraper et peut-être de s’inspirer pour la futur éducation de nos propres enfants.

Summerhill accueille toujours des pensionnaires.

Joyce Carol Oates : Délicieuses pourritures

joycecaroloatesLes expériences sentimentales d’une jeune étudiante américaine, hypnotisée par Andre Harrow, son charismatique professeur de lettres.

Années 70, au Catamount College – un campus féminin de la Nouvelle Angleterre – Gillian, Dominique, Marisa, Pénélope… tombent sous le charme de leur professeur de lettres, Andre Harrow, et sont partagées entre admiration et haine envers son épouse, Dorcas, sculptrice excentrique. D’étranges relations se nouent entre ce couple glamour et leurs étudiantes.

Gillian raconte vingt ans après ce qu’il s’est passé durant l’année 76, entre les incendies mystérieux, les pathologies psychologiques des étudiantes, les rivalités, et surtout, les âmes mises à nue par l’écriture imposée d’un journal intime…

Délicieuse pourritures est un roman d’apprentissage. Étudiante introvertie, c’est un geste tragique qui propulsera Gillian au bout d’elle-même, et l’aidera à devenir une femme affirmée.

La mécanique de Délicieuses pourritures est un jeu de miroir entre ses différents niveaux d’écritures : le récit au présent (premier et dernier chapitre), le récit au passé (tous les autres chapitres), les pensées que la narratrice se remémore a posteriori (en italique), les extraits du journal intime (en italique également).

Le journal intime formant un des éléments structurant de l’apprentissage de Gillian (et des autres étudiantes.)

Ce roman est loin d’être inintéressant, (il s’agit en réalité d’une nouvelle, d’à peine 125 pages), particulièrement grâce au retournement qui s’opère à la fin, en même temps que se dévoilent les dessous de l’intrigue…

« Un journal est une hache pour la mer gelée en nous », ainsi M. Harrow paraphrasait-il Kafka. « A condition qu’il soit sincère. Qu’il n’épargne rien. »

Bret Easton Ellis : Zombies

57115245La jeunesse décadente de Los Angeles, à travers 13 chapitres écrits aux scalpels.

Bret Easton Ellis met en scène des personnages très superficiels, dépourvus de morale, de code de conduite. Ils sont des rocks stars drogués, des midinettes vénales ou des gamins à la dérive. Je n’étais pas vraiment emballé par les deux ou trois premiers chapitres du livre. On se demande où tout cela nous mènera, ce flot incessant de dialogues entre ces personnages paumés qui tournent autour des plans culs, des médicaments, de la (fausse) notoriété.

Le livre commence cependant à prendre une autre dimension à partir du chapitre 8, où une jeune fille, Anne, écrit des « Lettres de Los Angeles » à un ami, Sean. Correspondance très bien écrite, l’auteur nous offrant l’occasion de sonder ce qui se passe (ne se passe pas ?) dans l’esprit d’une jeune américaine. Puis les derniers chapitres montent de plusieurs degrés dans l’horreur et le sordide, la déchéance… avec histoires de vampires, de rapts, etc. Âmes sensibles s’abstenir ! Le livre devient parfois poignant. Jusqu’au dernier chapitre qui fonctionne comme un épilogue.

Difficile d’expliquer ce qui fait de Zombies un sacré bouquin. Peut-être, comme l’indique la quatrième de couverture du livre (édité chez 10/18) signée par Frédéric Beigbeder, que c’est « L’Amérique qu’il décrit ». Et que seul compte ce pouvoir descriptif, celui de peindre remarquablement la dégénérescence de la côte ouest américaine…

Note de Lecture : Philip Roth, « Le Rabaissement » ou l’univers mental des classes sup’ américaines

Le rabaissement est le troisième « court roman » du cycle « Némésis » de Philip Roth, paru en France le 29 septembre 2011. Argument : une star de théâtre déchue vit une descente aux enfers, un internement psychiatrique et croit entrevoir son salut dans une nouvelle relation amoureuse.

Portrait des classes supérieures américaines qui malgré les statuts sociaux de leurs représentants, leurs responsabilités et le confort matériel, se cherchent des raisons de vivre et d’exister en se fabriquant de toutes pièces des histoires, des relations. Des hommes en somme.

Une star déchue du théâtre, une universitaire lesbienne, une doyenne d’université jalouse, tels sont les personnages mis en scène dans une langue simple mais bourrée d’effet de retournement et de surprise.

L’histoire et l’intrigue ne cassent pas trois pattes à un canard, mais le plaisir de lecture est bien réel. Le rabaissement est un roman écrit pour les classes sup’, les bobos-cosmopolites adeptes de la « littérature-monde » ou encore les candidats à l’embourgeoisement de type anglo-saxon. Ceux qui s’identifient aux classes aisées « snobs » et à leurs tourments artificiels.

Le rabaissement peut aussi être un roman de détente, car bien écrit. L’on s’attache aux personnages. Il s’agit d’une « grosse » nouvelle, en réalité, plus que d’un roman. Et ça se lit comme on déguste une friandise. Sans vouloir voir le mal partout, on pourrait même avancer l’idée qu’il s’agirait en fait d’un produit commercial.

Intéressante, la psychologie des personnages, très puissante. En filigrane de phrases très courtes et d’une langue simple en apparence, se cache une « short stories » qui réussit à monter des personnages véritablement crédible. C’est la que réside le talent de Philip Roth : dans la création de personnages/idéaux-types d’une force théorique non négligeable, malgré l’allure fluette du livre.

A ce stade on s’exclamera que c’est la moindre des choses pour un roman digne de ce nom. Mais force est de constater que tous les romans n’en sont pas capables. Un bon roman est un roman dont les personnages nous côtoient comme de véritable personnes une fois le livre terminé, pendant de longues semaines. Par nécessairement de manière obsessionnelle, mais plutôt comme des repères, qui surgissent dans certaines situations sociales, et/ou que l’on peut invoquer comme de véritables personnes.

C’est un peu le cas pour une des personnages Pegeen, qui concoure activement au rabaissement de la star de théâtre déchue, l’anti-héros du roman. Pegeen ? Une sorte de garce égoïste inconsciente des conséquences de ses actes. Si une Pegeen surgit autour de vous, ou si une personne vous la rappelle, fuyez, c’est une relation toxique.

Il y a du tragique et du pathétique à la fin du roman. Les perspectives se retournent sans cesse, pour finalement retomber sur leurs pattes, laissant au lecteur le sentiment que dans la vie, comme dans Le Rabaissement,rien n’est joué d’avance, mais tout est déjà écrit.

Watercolor by J. C. Phillips / http://rothsociety.org/

« A ce stade, il ne savait pas, pas plus que lorsqu’il avait décidé d’appeler, s’il avait raison ou s’il avait tort de faire ce qu’il faisait, si c’était un aveu de faiblesse ou une preuve de force » P. 116

« Les Stapleford n’avaient pas réussi au cinéma en Californie, alors ils faisaient, soi-disant, de l’art dramatique de haute volée, loin des corruptions du monde commercial » P.117

« Au bout d’un laps de temps qui dut durer au moins une heure, il décida qu’il ne voulait pas qu’on le trouve mort dans le bureau de Pegeen, dans le fauteuil de Pegeen. Pegeen n’était pas la coupable. Les échecs étaient de son fait, comme l’était la déconcertante biographie sur laquelle il était empalé » P. 121

Note de lecture : Howard McCord « L’homme qui marchait sur la Lune »

Une lecture surprenante, haletante, et une fin pour le moins… déconcertante !

Sur les conseils avisés d’une libraire, je me suis procuré il y a peu l’ouvrage d’Howard McCord L’homme qui marchait sur la Lune.
Je dispose de la nouvelle version poche de chez Gallmeister, qui date de 2011. Très belle, visuellement, très agréable.

La précédente version étant la publication en grand format en 2008 de la version originale (traduite par un certain Jacques Mailhos visiblement talentueux, qui travaille pour l’éditeur, Gallmeister, comme le laisse à penser cette page qui présente un grand nombre de livre de la collection. http://www.lechoixdeslibraires.com/traducteur-24180-jacques-mailhos-.htm), chez Gallmeister toujours.

Vous vous procurerez donc le poche et le grand format, selon que vous êtes riche, pauvre, puissant, faible, collectionneur, raisonnable ou fou.

Howard McCord, écrivain américain né en 1932 a été, selon les informations disponibles sur la toile, un universitaire, et il a dirigé un programme d’écriture pendant 25 ans. Il a également publié des recueils de poèmes.

Donc a priori, Howard McCord sait écrire. Et bien oui, en effet, L’Homme qui marchait sur la Lune est une bombe. Pour la prouesse, d’une part, de raconter si bien une simple marche sur une montagne, qui du coup, quitte la simplicité pour la complexité, et d’autre part, de pousser assez loin le bouchon sur le plan de la psychologie.

« Ne sommes-nous pas largement définis par nos relations aux autres, confirmés dans la vie par le témoignage des autres ? » P. 39

« Il serait facile de venir à penser que je n’ai jamais existé, et que qu’elle qu’ait été la cause de cette distorsion du champ de conscience, ce n’était rien de plus qu’une sorte de diable de poussière » P. 39

« La conscience quant à elle, n’est qu’un agglomérat de pulsations de neurones conditionnés. La conscience est un lubrifiant social : elle reflète notre connaissance des règles qui rendent le jeu jouable. »

Impossible d’évoquer la personnalité du héros, William Gasper. Pour ne pas dévoiler, cela va de soi. Et parce qu’il serait difficile de bien en parler. Le lecteur se fera une idée. D’autant plus que le livre se lit plutôt rapidement, avec ces 130 et quelques pages.

Une marche qui se transforme en rêverie, en course-poursuite, en déambulation paranoïde au milieux des crêtes acérées de la fameuse montagne « La Lune » qui sont les principaux éléments visuels structurant l’histoire, avec les crevasses également.

Des crevasses, des crêtes, un type seul sur une montagne qui marche avec son sac sur le dos. Le type, il cogite trop. Beaucoup trop. Le lecteur va apprendre pourquoi, au fil du déroulement de l’intrigue (ce fameux intrus qui rôde à nos talons  le « Chat » mais qui est-il ?).

L’exploit de l’écrivain ici, c’est de réussir à appartenir brillamment à un genre, le « natural witring ». Raconter une montagne, pas si simple. Y mettre un homme à moitié fou poursuivi par plus fou que lui, pas vraiment plus évident, à l’évidence.

Chaque phrase est belle, ronde, poétique.

« Devant  moi, la silhouette brute de la Lune emplissait un quart du ciel » P. 13

« Les nuages de pluie étaient désormais à des kilomètres de moi, noyant de tonnerre et d’averses le flanc nord-ouest de la Lune et les hauts contreforts désertiques qui s’étiraient au-delà. Le soleil était vif et l’air chargé de fraîcheur alors que je me hâtais vers le nord […] »

P. 55

« […] je posai un regard large sur le lointain, sur le désert qui s’étendait au-delà de la Lune, sur le soleil de l’après-midi, tardif, doré dans le ciel, et rangeai très soigneusement le chat Palug dans un sombre et profond canyon de ma mémoire. » P. 79

Venu tardivement dans nos contrées, le livre a été publié initialement en 2005, comme vous pourrez le constater en fouillant vers ici. Bien que dans l’édition en ma possession, le « copyright » estampillé au nom d’Howard McCord précise l’année 1997.

Il s’agit, en outre, du premier livre de McCord. Il a également publié en 2008 Walking to Extremes in Iceland and New Mexico. Il s’agira peut-être d’une future lecture.

La fin de L’Homme qui marchait sur la Lune est spéciale. Surprenante. Pour certains, elle fournira une bouffée d’adrénaline, un voyage, une vision. Pour d’autre, il s’agira d’une excuse. Mais c’est beau, esthétique, de ce côté là, le plaisir des belles phrases est total.

Un mot sur la collection « totem », qui se trouve être plutôt agréable à lire, même si l’on regrettera les « citations » de journalistes sur la quatrième de couverture, ce qui donne un petit côté « connivence » et « pub ». Mais bon. Un beau roman à découvrir.